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Figure majeure de la philosophie mais aussi de la pensée politique européenne, le philosophe allemand Jürgen Habermas est mort le 14 mars dernier, à l’âge de quatre-vingt-seize ans.
Il était né en effet en 1929 et vers l’âge de dix ans il est embrigadé par un père membre du parti nazi dans les jeunesses hitlériennes, ce qui lui vaudra d’ailleurs, beaucoup plus tard, d’être victime d’une polémique d’autant plus injuste que Jürgen Habermas se fera, dès le sortir de la guerre, le dénonciateur ardent d’un système attentatoire aux règles élémentaires de la démocratie. Une cause à laquelle il consacrera une large part de sa carrière de philosophe, notamment au sein de ce que l’on a appelé « l’école de Francfort » où il a eu comme mentor le philosophe Theodor Adorno, et aussi de sa carrière de professeur dans les universités allemandes. C’est ainsi qu’il militera pour une plus grande participation politique des citoyens dans plusieurs essais, L’Espace Public en 1962 et Droits et Démocratie en 1992, ouvrage dans lequel il met en avant l’importance du débat démocratique.
Philosophe de la modernité, classé très tôt comme progressiste, il accompagnera la reconstruction intellectuelle de l’Allemagne d’après-guerre, conscient de la responsabilité du peuple allemand pendant la période nazie. Après avoir, un temps, partagé las analyses et les aspirations du courant marxiste alors dominant à l’école de Francfort, il deviendra par la suite un soutien de la social-démocratie allemande, sans aller toutefois jusqu’à l’engagement politique.
Si les questions philosophiques que Jürgen Habermas a abordées au cours de sa longue carrière sont nombreuses et variées, de la théorie du langage à l’écologie et à la métaphysique, celles de philosophie politique tiennent une place majeure dans son œuvre. La défense de la démocratie dont il a vécu dans sa jeunesse la tragique remise en cause en est un des thèmes majeurs. Une démocratie qu’il conçoit comme « libérale » et protectrice des libertés individuelles comme des droits sociaux, ceux portés notamment par le concept d’Etat-providence. Une démocratie construite aussi sur la primauté du débat et des échanges d’idées, un « principe de discussion » qui n’est pas sans rappeler la pratique du consensus et du compromis devenue inhérente au fonctionnement de l’Union européenne. Et c’est tardivement, dans les années 70, mais naturellement que sa réflexion va s’orienter vers cette construction européenne dont il deviendra un ardent partisan, allant même jusqu’à souhaiter qu’elle aille, dans une vision fédéraliste, jusqu’à prendre la forme d’une « démocratie supranationale ». Il en sera toutefois aussi un critique lucide.
Il voyait en effet dans le projet commun d’une puissance publique européenne la meilleure façon, sinon la seule en Europe, de maintenir et de renforcer les acquis démocratiques et sociaux obtenus jusque-là. C’est ainsi qu’il reprend et installe comme pilier de son système de pensée le concept de « patriotisme constitutionnel ». Cette notion, qui était apparue en Allemagne du fait de la division du pays dans l’Europe de la Guerre froide, implique en effet de dépasser la notion traditionnelle de patriotisme. Cette dernière, qui associe la citoyenneté à un territoire et à une nation, se trouve, de ce fait, souvent revendiquée comme justification du nationalisme. « Dans les sociétés pluralistes, l’identification des citoyens à la communauté politique ne peut plus passer par une identité nationale homogène ; elle doit se fonder sur les principes universels de la constitution démocratique ». Selon lui, les concepts de citoyenneté et de nationalité peuvent être dissociés et c’est une approche fondée sur le droit, et en l’occurrence, le droit constitutionnel, qui doit régir les sociétés, et par conséquent la société européenne. C’est ainsi qu’Habermas appellera de ses vœux l’idée d’une citoyenneté européenne que le Traité de Maastricht (1992) instituera.
C’est pourtant un regard nuancé, voire critique, qu’Habermas porte sur l’Union européenne telle que nous la connaissons. En 2011, il publie La Constitution de l’Europe [1], un essai dans lequel il établit d’abord le constat des insuffisances des politiques nationales et des institutions européennes, selon lui trop soumises aux exigences d’un marché qu’il juge en contradiction avec un véritable exercice de la démocratie. Il prône un nouveau mode d’administration des Etats qui délègueraient une partie encore plus importante de leur souveraineté à l’instance supérieure qu’est l’Europe, ce qui passerait par une « transnationalisation » de la souveraineté populaire et par une démocratie postnationale fondée sur le principe de la « souveraineté partagée », sans toutefois remettre en cause le principe de l’État-nation garant d’une identité culturelle forte. Ce consentement des citoyens à une instance supranationale ne sera possible en effet que si cette dernière leur assure des droits accrus en matière de liberté et de justice.
Il milite ainsi pour une Union européenne dotée de réels moyens financiers et pour un Parlement européen de pouvoirs accrus, la Commission devenant en quelque sorte un véritable gouvernement européen. Aussi, redéfinit-il l’idéal d’une nouvelle constitution, sur les cendres du projet avorté de 2005 dont il avait été un ardent défenseur, qui fasse de notre Union européenne, trop réduite à sa dimension juridique, une authentique communauté politique.
Ainsi l’œuvre du philosophe Jürgen Habermas, si elle ne se résume pas à sa dimension européenne, s’inscrit plus globalement dans le combat pour cette « démocratie radicale » qu’il appelle de ses vœux. Les Européens que nous sommes ne peuvent que lui en être reconnaissants.
[1] Editions Gallimard.