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S’il nous arrive souvent, à nous, modestes pédagogues de la construction européenne, de poser comme préalable à nos propos ou à nos échanges l’affirmation péremptoire que « L’Europe n’est pas un État ! » et de recourir ainsi à l’expression chère à Jacques Delors, « L’Union européenne, un « OPNI » (Objet Politique Non Identifié), il va sans dire que le titre même de l’essai de Sylvain Kahn, paru en ce début d’année 2026, L’EUROPE : UN ÉTAT QUI S’IGNORE [1], nous a pour le moins interrogés. Et ceci d’autant plus que cette assertion n’est pas assortie du point d’interrogation par lequel, habituellement, les auteurs d’essais ponctuent, par précaution oratoire ou par conformisme méthodologique, l’énoncé de la thèse dont ils seront les défenseurs.
L’Europe est donc un État. La seule nuance – et elle n’est pas mineure – c’est que les citoyens de cet État ne le considèrent pas ainsi, définissant le projet européen élaboré dans les années 1950 d’abord comme une construction politique, aussi originale et unique soit-elle : une collaboration très avancée entre Etats-nations qui vont jusqu’à accepter d’abandonner quelques pans de leur souveraineté à une institution que l’on qualifie de « supranationale ». Lors des débats sur le traité de Maastricht et, à plus forte raison, lors de ceux qui ont précédé le référendum de 2005 sur le projet de Constitution européenne, les clivages se sont avérés particulièrement prégnants entre « ceux qui pensent et ressentent qu’il n’y a de souveraineté populaire et régalienne que dans la nation et ceux qui sont convaincus que souveraineté populaire et régalienne peuvent être mutualisées et exercées dans une société supranationale qui fédère les nations ». Une souveraineté de ce type est en effet la caractéristique essentielle de ce que l’on nomme un État et l’Union européenne en a fait récemment la démonstration avec efficacité dans les réponses qu’elle a apportées aux crises qu’elle a dû affronter, du Covid à la guerre en Ukraine.
Or c’est ce concept même « d’étaticité » qu’interroge Sylvain Kahn, convaincu, lui, que l’Union européenne telle qu’elle a été conçue présente bien les caractères d’un Etat, un «État baroque, atypique et singulier » certes, mais un État ! Un État bâti, bien sûr, à partir de l’expérience et de l’héritage des Etats-nations européens, héritage dont elle s’inspire pour forger la notion nouvelle de supranationalité qui, selon lui, « produit une nouvelle étaticité ».
Mais l’Union européenne est aussi héritière d’un passé impérial plus ou moins lointain, comme elle l’est, inversement, d’une tradition d’anciens Etats locaux qui ont inspiré ses politiques de décentralisation et de développement régional. Elle est ainsi le produit d’une géohistoire qui fait d’elle un État singulier : « L’Union européenne est une entité étatique sans centre qui fédère, assemble et gère la diversité sur une base volontaire et de partage de la souveraineté ». Elle est de ce fait aux antipodes de l’impérialisme russe voisin puisqu’elle ne repose pas sur le rapport de force.
Sylvain Kahn met dans sa démonstration toute l’expertise du géographe et historien qu’il est mais aussi la clarté pédagogique du professeur à Sciences Po. On retrouve également dans L’Europe : un État qui s’ignore, la même conviction d’Européen qui était affirmée dans l’essai qu’il avait publié en 2019 avec Jacques Levy, Le Pays des Européens. Avec le même ton vif et engagé, ce livre est un outil précieux au service de l’argumentaire européen.
[1] CNRS Editions. 261 pages. 17 €.