« Et pourtant, elle bouge ! »

Le 3 janvier de l’an passé, le journal La Croix titrait : « Les 5 défis qui attendent l’Union européenne en 2018 » et en dressait la liste : « Brexit : réussir la seconde phase de négociations ; moteur franco-allemand : mettre un euro dans la machine ; citoyenneté : consulter les citoyens ; migrants : accorder les politiques intérieures ; populisme : sortir de l’impasse polonaise »1. Programme herculéen et résultat sans surprise : malgré quelques progrès, un an plus tard les défis demeurent. D’où, à Bruxelles, l’adoption d’un profil bas comme le montre la très discrète commémoration des vingt ans de l’euro et, dans les Etats membres, sur fond de poussée populiste, une inquiétude croissante chez les pro-européens à 3 mois d’élections législatives européennes cruciales pour l’Union.

Pourtant, si l’on considère l’ensemble des dossiers traités en 2018, l’Union n’apparaît pas frappée d’impuissance et l’intégration européenne continue à progresser. Démonstration à partir de quatre domaines d’actions.

En 2018, l’Europe sociale a connu de réelles avancées : directive sur le détachement des travailleurs révisée et étendue au secteur du transport routier ; directive sur le congé paternité ; socle européen des droits sociaux  décliné en « paquet socle européen » avec des initiatives législatives portant par exemple sur la révision de la déclaration écrite, sur l’équilibre vie professionnelle et vie privée pour les parents et les aidants ; « paquet équité sociale » avec la création de l’Autorité européenne du travail et la proposition d’un numéro européen de sécurité sociale. Le chemin des réalisations encore à parcourir sera long comme le montrent les atermoiements de certains Etats dont la France sur le congé parental. Mais un résultat est d’ores et déjà acquis : l’appropriation du socle par les acteurs institutionnels (CESE, Parlement européen…) et sociaux (syndicats, ONG…) traduit une « revitalisation du champ du social » dans l’Union européenne.

En 2018, l’Europe numérique a enregistré des progrès importants : portabilité des abonnements payants à des services numériques (films, séries et émissions sportives) dans toute l’UE lors d’un séjour temporaire ; protection renforcée des données personnelles (RGPPD) ; possibilité pour les Européens, où qu’ils se trouvent dans l’Union, dacheter en ligne des biens et des services sans risque de géo-blocage. Plusieurs essais restent, cependant, à transformer : la taxe européenne sur les GAFA en plan malgré le forcing français et la détermination de Margrethe Vestager, commissaire à la concurrence ; la directive sur le droit d’auteur (copyright) approuvée par le Parlement européen mais encore en discussion entre Etats sur fond de lobbying intense des plates-formes de diffusion.

En 2018, en matière de défense, onze ans après son inscription dans le traité de Lisbonne, la Coopération structurée permanente a été officiellement lancée à la fin décembre 2017, à 25 (sauf Royaume-Uni, Malte et Danemark). Le Fonds européen de la défense a vu le jour avec deux objectifs : favoriser la coopération entre Etats membres dans la recherche et la production de matériel en commun et travailler à l’indépendance stratégique de l’UE. Le FED reçoit un financement prévisionnel conséquent (13 milliards € pour 2021-2027). Enfin, en juin 2018, 10 pays de l’UE « capables et volontaires » ont signé l’Initiative européenne d’intervention (IEI) visant à intensifier les échanges entre leur commandement militaire afin de «  réagir rapidement et de façon coordonnée en cas de besoin ». Le spectre des interventions envisagées est large : opération militaire classique, catastrophe naturelle, évacuation de ressortissants.   

Dans le domaine économique, en janvier 2018, a été proposée une nouvelle version du Fonds européen pour les investissements stratégiques (FEIS 2.0) plus connu sous le nom de plan Juncker2. Ce plan lancé en juillet 2015, initialement prévu pour s’arrêter en juillet 2018, est prolongé jusqu’en 2020. A l’été 2018, 335 milliards d’investissements soit 20 de plus qu’attendu ont été réalisés, près de 900 projets ont été retenus et plus de 700 000 emplois soutenus. Parmi les principaux pays bénéficiaires, la France avec 10 milliards € qui ont généré plus de 50 milliards d’investissements. Au total, le plan Juncker représente un accroissement de 0,6 % du PIB européen. A la fin de 2020, le montant d’investissements devrait avoisiner les 500 milliards d’euros ce qui permettrait de soutenir 1,4 million d’emplois et d’accroître le PIB européen de 1,3 %.

Ces quelques exemples montrent que la machine européenne continue à fonctionner avec constance et efficacité. Mais cela se fait dans une profonde indifférence médiatique qui contraste avec le flot de propos péremptoires sur la fin de l’Europe assénés à longueur de débats télévisuels par les « fossoyeurs de l’Europe » et de déclarations tonitruantes de dirigeants politiques en quête d’électeurs.

Certes la technicité des dossiers, le faible suivi journalistique et l’insuffisant relais politique sur le terrain expliquent, en partie, le désintérêt des citoyens pour la chose européenne. Mais il est un autre facteur sans doute aussi puissant : l’absence d’un cap clairement indiqué, d’un projet mis en récit et proposé au débat démocratique. En somme, cela manque de politique. Surprenant constat quand on se souvient que le président Juncker déclarait, il y a cinq ans : «  La Commission est politique. Je la veux plus politique. Elle sera très politique »3.

      1. 3 janvier 2018, article de Jean-Baptiste François – www.la-croix.com

  1. Newsletter n° 6 – Centre Europe Direct Limousin – Novembre/décembre 2014
  2. Juncker, Jean-Claude, Un nouvel élan pour l’Europe : Discours d’ouverture de la session plénière du Parlement européen, Strasbourg, 15 juillet 2014.

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