L’anglais et la diversité linguistique dans l’Union européenne

Au 1er février 2020, la population des 27 membres de l’Union européenne (l’UE) est estimée à 446 millions d’habitants, chaque pays avec une langue officielle et de nombreuses langues régionales et locales. A la suite du Brexit, que devient l’anglais au sein des instances européennes ?

In varietate concordia

…en français, « Unie dans la diversité » est la devise de l’Union européenne ; au travers de l’Union, les Européens unissent leurs efforts en faveur de la paix et de la prospérité : les nombreuses cultures, traditions et langues différentes que compte l’Europe constituent un atout pour le continent. Dans ses traités, l’UE affirme avoir pour but la protection de la diversité linguistique ; afin de ne pas trahir les symboles d’acceptation et de respect de la diversité des cultures, elle doit prendre en compte trois alphabets (le latin, le grec et le cyrillique), 24 langues officielles[1], une soixantaine de langues régionales et locales[2], sans oublier les nombreux idiomes véhiculés par les migrations plus récentes (on estime qu’au moins 175 nationalités cohabitent au sein de l’UE).

Chaque citoyen doit avoir accès à l’ensemble des documents européens dans la langue officielle de son pays, pouvoir écrire aux institutions dans sa langue et recevoir une réponse dans sa propre langue ; ainsi, à la Commission européenne, sont employés 1 750 linguistes et 600 assistants, appuyés par 600 interprètes à temps plein et 3 000 interprètes indépendants. Financièrement aussi, l’Union européenne soutient, par exemple, la traduction littéraire grâce au programme Europe créative et finance également la traduction de tous les films sélectionnés pour le Prix Lux du Parlement européen.

Préserver son identité grâce à la diversité linguistique

L’anglais, l’allemand et le français sont les langues officielles de travail de l’UE, mais les autres langues sont employées. Le français a toujours tenté de s’imposer face à l’anglais, notamment par le biais de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) qui, depuis des lustres, joue un rôle actif au sein des institutions européennes et internationales pour promouvoir la diversité culturelle et linguistique, en passant également par la préservation des langues au sein de l’UE. Elle encourage notamment les fonctionnaires et les dirigeants à utiliser leur langue maternelle lors d’allocutions officielles.

D’après David Crystal[3], préserver les 6.000 à 7.000 langues mondiales est non seulement nécessaire car elles sont l’expression de nos identités, mais aussi parce qu’elles sont dépositaires de l’Histoire et contribuent à la somme des connaissances humaines. Elles sont le reflet et le façonnage à la fois d’une forme de pensée et d’une façon d’appréhender le monde. Si la mondialisation est une réalité indéniable, elle n’implique pas nécessairement la soumission à un monde unique, uniforme, lisse et soumis.

L’Union européenne n’est pas la seule à avoir reconnu l’importance des langues pour la sauvegarde des cultures. L’UNESCO promeut un programme pour la défense des langues maternelles qui ont par ailleurs été reconnues « patrimoine immatériel de l’humanité » et doivent à ce titre être aussi bien préservées que des monuments ou des productions artistiques, ce qui n’est aujourd’hui pas toujours le cas.

Favoriser le multilinguisme

La linguiste Colette GRINEVALD (connue aussi sous le nom de CRAIG) signale : « autrefois une langue s’éteignait quand un peuple disparaissait physiquement, à la suite d’épidémies, de guerres ou quand la fécondité était insuffisante pour assurer son renouvellement. Aujourd’hui, les locuteurs adoptent, plus ou moins volontairement, une autre langue, la langue dominante ; quand une langue disparaît c’est un pan du patrimoine de l’humanité qui s’effondre. Une langue reflète aussi une certaine manière de penser et de regarder le monde. Très concrètement notre façon de considérer les couleurs, le temps ou l’espace est influencée par la langue que nous parlons« .

La mondialisation des échanges, l’impérialisme des cultures dominantes, l’urbanisation accélérée, tout cela participe à la mise en danger des langues. Sur certains continents l’on a constaté à quel point la diversité des langues était liée à la biodiversité de la faune et de la flore, avec un dépérissement des populations et de leurs langues en cas de déplacement.

La France bat tous les records avec 26 langues en voie de disparition, signe d’une diversité linguistique en berne. Depuis l’école laïque, gratuite et obligatoire de Jules Ferry puis avec le service national, le français s’est peu à peu imposé comme langue commune sur tout le territoire de la République. Catalyseur d’identité et d’unité nationale, le français a supplanté les patois locaux à mesure que les jeunes générations quittaient les campagnes pour s’installer en ville.

L’UE travaille en faveur de la maîtrise de plusieurs langues par les citoyens européens. En effet, les citoyens multilingues seraient « plus à même de profiter des opportunités économiques et professionnelles ». Cela faciliterait en outre la mobilité de la main d’œuvre, « élément essentiel pour la compétitivité de l’économie européenne ». Pour cela, l’UE collabore avec les autorités compétentes des États membres afin de réaliser un objectif ambitieux : permettre aux citoyens de communiquer dans deux langues en plus de leur langue maternelle : c’était le cap fixé par « L’objectif de Barcelone de 2002[4]« .

Place de l’anglais

Avec le départ du Royaume-Uni et le Brexit, l’anglais a cessé d’être une langue officielle de l’UE. La langue de Shakespeare avait supplanté le français comme langue de travail au sein de la Commission européenne, notamment ces vingt dernières années.

L’anglais est une langue globale et les fonctionnaires européens continueront à parler anglais ensemble dans les couloirs et dans les bureaux. Et le français ne redeviendra pas la langue exclusive des élites européennes qu’il fut au XVIIème siècle ! La fin de l’anglais comme langue officielle pourrait cependant réintroduire une forme de multilinguisme. Ainsi, par exemple, au sein de la Commission ou au sein du Conseil européen, lors de négociations longues et difficiles entre gouvernements, la facilité était de s’entendre rapidement sur une seule version écrite en anglais. Tout cela devrait radicalement changer, car la solution de facilité qu’était l’anglais ne sera plus disponible. Il faudra publier les documents de travail et les textes officiels européens définitifs dans au moins l’une des langues officielles, d’autant plus que la Cour des Comptes de l’UE souligne le mauvais usage de l’anglais au sein des institutions européennes. Elle dresse une liste des mots utilisés à contre-emploi et alerte sur le fait que certains documents ne sont plus compréhensibles pour les natifs mêmes. Elle conseille donc d’utiliser sa langue natale pour la rédaction de documents officiels, lorsque cela est possible, afin de faciliter la tâche des traducteurs.

Nous sommes donc toutes et tous les promoteurs de notre langue, celle parlée sur notre territoire. « Négliger une langue, c’est prendre le risque d’une désaffection de ses locuteurs à l’égard de l’idée européenne. Nul ne peut adhérer de tout cœur à l’ensemble européen s’il n’a le sentiment que sa culture spécifique, et d’abord sa langue, y est pleinement respectée, et que l’intégration de son pays à l’Union européenne contribue à épanouir sa langue propre et sa culture propre plutôt qu’à les marginaliser »[5].


Sources :


[1] Les 24 langues officielles de l’Union européenne ne doivent pas être confondues avec les langues officielles des États membres. En effet, le luxembourgeois, langue officielle au Luxembourg et le turc, officiel à Chypre, ne sont pourtant pas des langues officielles de l’Union.

[2] 40 millions d’Européens les pratiquent.

[3] David CRYSTAL (1941-…) est linguiste, universitaire et auteur britannique ; ses centres d’intérêt que nous retrouvons dans les 120 livres qu’il a écrits sont multiples : apprentissage et enseignement de l’anglais, linguistique, mort des langues, diversité linguistique, évolution de la langue anglaise, linguistique d’Internet, langage SMS, etc.

[4] L’Union admet avec cet objectif que l’approfondissement de la construction européenne est indissociable d’une meilleure compréhension mutuelle. Elle reconnaît également la place stratégique des langues et de la culture pour l’accomplissement des objectifs de la stratégie Europe 2020. Le multilinguisme devient ainsi un axe prioritaire.

[5] Maalouf, Amin (org.) (2008). Un Défi Salutaire – Comment la multiplicité des langues pourrait consolider l’Europe – Propositions du Groupe des Intellectuels pour le Dialogue Interculturel constitué à l’initiative de la Commission Européenne.

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