Le Discours sur l’état de l’Union d’Ursula von der Leyen

© European Union, 2026

C’est pour la sixième fois consécutive, depuis sa première installation à la tête de la Commission en 2019, que Mme von der Leyen, se pliait, le 16 septembre dernier, à ce qui s’impose désormais comme un moment incontournable de la vie politique européenne, à savoir le Discours sur l’état de l’Union [1]. Son principe a été défini par le Traité de Lisbonne en 2007 : prévu initialement pour être prononcé par la présidence de la Commission européenne en début de mandat, il s’est rapidement mué en exercice annuel, marquant ainsi, à l’image du discours prononcé chaque année par le président des Etats-Unis, le lancement de l’année politique de l’institution européenne puisqu’il s’est tenu dans l’hémicycle de Strasbourg lors de la session plénière de rentrée du Parlement européen.

L’exercice traditionnel auquel se livrait une fois de plus Ursula von der Leyen s’est doublé cette année d’une nouveauté : la présence dans l’enceinte du Parlement d’un chef de gouvernement étranger, en l’occurrence d’un pays extracommunautaire, le Premier ministre canadien, Mark Carney, invité d’honneur de la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola. Une présence exceptionnelle [2] qui a peut-être mobilisé, plus qu’ils ne l’avaient été les années précédentes, les médias européens, notamment français, traditionnellement peu enclins à braquer le projecteur sur les débats strasbourgeois. Il est vrai que cette invitation de la Commission et du Parlement n’était pas seulement protocolaire, mais motivée par une proposition pour le moins originale que Mme von der Leyen a développée dans son discours, celle faite à l’Etat canadien de devenir le premier « membre associé » de l’UE au nom des valeurs démocratiques communes défendues de part et d’autre de l’Atlantique. Un statut nouveau à propos duquel elle n’a pas apporté de précision, ce que n’ont pas manqué de souligner les commentateurs.

Pour le reste, le sixième discours de la présidente de la Commission européenne s’est révélé conforme à ce qui est attendu de cet exercice : un retour sur la politique de la Commission au cours de l’année écoulée ainsi que les orientations de cette dernière pour l’année parlementaire qui s’ouvre.

Dès les premiers mots d’introduction c’est l’indépendance de l’Europe qui s’affirme comme le thème principal, sinon unique, du discours. « Une Europe plus forte et plus indépendante est aujourd’hui en train d’émerger » et ceci dans un contexte géopolitique caractérisé, cette année encore, aussi bien à l’intérieur du continent européen qu’à son voisinage moyen-oriental, par la montée des conflits et des tensions. Et c’est pour faire face aux attaques de plus en plus évidentes bien que dissimulées derrière le flou de la notion de guerre hybride, que la Présidente plaide pour « une nouvelle stratégie européenne de sécurité » à travers notamment la création d’un « Conseil européen de sécurité » ouvert à des partenaires hors UE, dont le Canada, capable, dans l’urgence, d’une réplique commune, en relation étroite toutefois avec l’OTAN. Le « nouvel instrument européen pour les capacités stratégiques » qui sera prochainement mis en place sera lui aussi « pleinement aligné sur l’Otan ». Même si Mme von der Leyen n’a pas évoqué explicitement le repli de l’administration américaine actuelle, il devient en effet évident que les capacités de défense de l’Union européenne doivent être fortement renforcées. C’est également dans cet esprit qu’a été renouvelé avec force le soutien de l’Europe au combat des Ukrainiens pour leur souveraineté aussi bien sur le plan militaire qu’humanitaire à l’entrée d’un hiver qui s’annonce difficile, ainsi que le renforcement des sanctions contre l’agresseur russe.

Comme attendu, c’est à l’intelligence artificielle (IA) que la présidente de la Commission a consacré une partie importante de son intervention. Elle a notamment insisté sur la dimension sécuritaire de cette révolution technologique et sur la place que tient désormais dans la politique européenne le règlement sur l’IA, outil indispensable au service de l’indépendance de l’Europe. Après avoir souligné également ses nombreux aspects positifs, notamment en matière de santé ou de transports, elle annonce une série d’initiatives capables de développer le potentiel européen en la matière et conclut ainsi : « Notre approche est claire. Nous voulons l’IA. Nous voulons que l’IA crée plus de valeur, de manière plus responsable, à moindre coût et en consommant moins d’énergie. Mais surtout, nous voulons une IA qui respecte la capacité d’action humaine. C’est là l’essence même de la « manière européenne ».

Concernant ce même univers du numérique, l’annonce a été faite que la Commission proposera l’adoption du EU KIDS ACT qui préconisera d’interdire l’accès aux médias sociaux avant l’âge de 13 ans et la possession d’un compte personnel avant l’âge de 15 ans. Ces mesures ainsi que celles qui seront portées par le Règlement sur l’équité numérique affirment la volonté de la Commission d’imposer ses propres règles aux géants de la tech.

Il avait été reproché par certains à Mme von der Leyen d’avoir, depuis le début de son second mandat, relégué au second plan la priorité donnée dans sa première mandature à la question écologique à travers le projet ambitieux du Green Deal, et ceci au profit de celle accordée à la compétitivité. Or, si cette dernière notion n’apparaît qu’incidemment dans son discours de 2026, la priorité « numéro un » de la Commission est bien de « donner un nouvel élan à l’économie européenne » dans la continuité des préconisations contenues dans les rapports Draghi et Letta : pour faire face aux préoccupations économiques accentuées par les conflits internationaux et la concurrence (essentiellement chinoise) elle s’engage à accentuer les efforts visant à servir les intérêts stratégiques européens et ce, notamment dans une lutte contre la surréglementation déjà engagée dans la législation « omnibus » et, en matière de financement, dans la mise en place prochaine d’un « nouveau paquet bancaire centré sur la simplification et la lutte contre la fragmentation ».

Ce discours économique volontariste n’a néanmoins pas éclipsé la question environnementale même si Mme von der Leyen l’a essentiellement circonscrite à son aspect climatique mis tragiquement en valeur cet été par l’épisode des incendies de forêts dans toute l’Europe, justifiant la création d’une « flotte européenne de lutte contre les incendies ». Cette situation inédite l’amène à proposer « un nouveau cadre pour la résilience au changement climatique » ainsi qu’« un plan européen de lutte contre les vagues de chaleur », autrement dit des mesures axées prioritairement sur le principe de résilience, de même que la « nouvelle initiative européenne pour l’eau » se limite à faire face au manque d’eau pour l’agriculture.

C’est donc un discours d’une heure trente qui a été proposé aux parlementaires européens, présents en grand nombre dans l’hémicycle, même si les rangs de l’extrême droite notamment étaient plutôt clairsemés. Un discours qui dresse effectivement un « état » de l’Union européenne de cette fin d’année 2026, qui égrène un certain nombre de propositions dont aucune, exceptée celle, très médiatique, sur la proposition d’association avec le Canada, ne s’impose clairement et qui a réaffirmé avec vigueur l’attachement de l’UE aux valeurs démocratiques. C’est notamment à ce propos, et pour faire que l’Union européenne « regagne le cœur des Européens » que sera lancé en 2027 un « nouveau Congrès de l’Europe »[3].

Le discours lui-même était suivi, comme le veut désormais la pratique, par les interventions, minutées et dans l’ensemble plutôt convenues, des présidents des groupes parlementaires et de leurs porte-parole.


[1] Texte intégral sur le site https://ec.europa.eu/commission/presscorner/detail/fr/speech_26_1868.

[2] Etaient également présents comme invités la jeune Sasha, victime des bombardements russes et aujourd’hui ambassadrice de la résilience ukrainienne, la mère et les frères du pilote danois décédé cet été alors qu’il était en mission de lutte contre les incendies en Grèce ainsi que deux chefs d’entreprise symboles de l’innovation européenne.

[3] En référence au Congrès de l’Europe qui en 1948 avait réuni les « grands esprits du continent » pour imaginer une coopération européenne.