Le Pays des Européens – Un essai de Sylvain Kahn et Jacques Levy

Dès l’avant-propos les auteurs [1] prennent leurs précautions : leur livre n’est « ni un manifeste, ni un catalogue de propositions ».

N’empêche ! Leurs convictions européennes y sont affirmées avec évidence à chacune des deux cents pages. D’ailleurs le titre lui-même pourrait être perçu comme une provocation par plus d’un eurosceptique : LE PAYS DES EUROPÉENS ! Comme si l’Europe était une nation et ses 513 millions d’habitants formaient une société ! Certes, l’Union européenne (UE) n’est pas un Etat mais ceux qui l’habitent forment bien une société, malgré les différences de modes de vie et de pensée : en tout cas, les Européens ont entre eux bien plus de caractéristiques communes qu’ils n’en ont avec quiconque d’extérieur à l’Europe.

Cette société européenne a été bâtie au cours de l’histoire et elle offre à ses habitants un espace de liberté et de développement qui se caractérise par son équilibre et sa stabilité démocratique. Le processus de construction de l’Union européenne est en effet totalement inédit : élaboré dans la négociation et non dans le conflit (le fonctionnement non-contraignant de l’épisode actuel du Brexit le confirme), il a su assumer et dépasser les traumatismes de l’histoire européenne du XXème siècle. Cette « mutualisation » des politiques communautaires ne s’est pas faite sans la résistance des Etats car elle instaure selon les auteurs une « étaticité multiterritoriale, une forme de pouvoir sur le territoire qui n’est plus contenue dans le pouvoir d’Etat, mais dans la capacité politique des acteurs, y compris les acteurs étatiques, à se mettre en réseau ».

Sylvain Kahn et Jacques Lévy analysent en particulier le phénomène récent de l’illibéralisme porté notamment par les leaders du « groupe de Visegrad » [2], qui, tout en profitant des avantages que leur procure l’adhésion à l’UE (un des chapitres est intitulé : « Cracher dans la soupe, mais manger la soupe. »), prônent un nationalisme « européen » apte selon eux à protéger l’Europe des menaces extérieures et, plus précisément, des migrations. La question migratoire est en effet au cœur des débats européens actuels, notamment entre « identitaires » et « caritatifs », et mériterait d’être soumis à un débat citoyen dont le Parlement européen pourrait être l’initiateur.

Selon les auteurs, l’UE « rend l’Europe plus habitable ». Malgré (ou grâce à) la relative faiblesse de son budget, elle rend les peuples plus interdépendants : ce sentiment d’appartenance a été renforcé par l’adoption de la monnaie unique ; il l’a été aussi, depuis longtemps, par la mise en œuvre de la Politique agricole commune (PAC), par Erasmus et, plus récemment, par la priorité donnée par l’UE à la question environnementale.

Le livre, paru quelques semaines avant les élections européennes du printemps dernier, met en exergue les valeurs démocratiques portées par l’UE, face à « la fédération des idéaux régressifs » qui mettent en danger l’équilibre mondial, et qui nécessiterait, selon les auteurs, que l’UE se dote d’une politique étrangère et de défense plus intégrée.

Leur constat final est : « l’Europe va mieux, mais elle ne va pas très bien ». Ils appellent de leurs vœux une véritable « révolution citoyenne » capable de redonner « à la société Europe sa pleine existence politique ».

Une lecture salutaire en ces temps de doute européen !

 

 

[1] Sylvain Kahn est historien et géographe ; Jacques Lévy est géographe.

[2] Hongrie, Pologne, Slovaquie, République tchèque.

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