Les opinions publiques et la corruption en Europe centrale

Les assassinats de journalistes enquêtant sur la corruption – Daphne Carmona Galizia à Malte en 2017, Jan Kuciak en Slovaquie en 2018 – ont provoqué dans l’Union européenne (UE) une grande émotion. En Europe centrale, face à la corruption, les opinions publiques se mobilisent, avec des résultats plus ou moins probants.

 

 

Des manifestations anticorruption de plus en plus fréquentes

En mai 2019, des milliers de personnes défilent chaque lundi en République tchèque pour protester contre la nouvelle ministre de la justice. Le mois suivant, 120 000 personnes manifestent dans les rues de Prague pour demander la démission du Premier ministre tchèque, Andrej Babis, accusé d’avoir orienté des fonds européens vers Agrofect, groupe de produits chimiques, dont il serait toujours propriétaire. Celui-ci rétorque que « les bureaucrates européens méprisent les lois tchèques ».[1] En 2013, un premier ministre tchèque avait déjà dû démissionner pour avoir reçu des pots de vin dans l’acquisition de véhicules blindés finlandais.

En Hongrie, Lornic Mezaros, ami d’enfance du Premier ministre Victor Orban, est devenu le plus riche des Hongrois en engrangeant des appels d’offres sur fonds européens ; une société détenue par le gendre d’Orban est accusée de fraude organisée sur les marchés de rénovation de lampadaires. En janvier 2019, les Hongrois manifestent contre la réforme du droit du travail, contre la corruption et contre la perte d’indépendance des magistrats.[2]

La Roumanie est le théâtre de manifestations régulières depuis 2015, pour dénoncer la corruption du gouvernement. L’incendie tragique (65 morts) du club « Colectiv » a fait descendre des milliers de personnes dans les rues de Bucarest, avec pour slogan « la corruption tue ». Liviu Dragnea, le chef du parti au pouvoir, est mis en examen depuis 2017 pour avoir détourné 21 millions d’euros de fonds européens destinés à la rénovation de la voirie. Les opposants manifestent aussi contre les réformes de la justice menaçant l’indépendance des magistrats et visant à permettre à des responsables politiques d’échapper aux poursuites. En février 2019, alors qu’elle défend sa candidature pour diriger le futur Parquet européen, Laura Codruta Kovesi, l’ancienne responsable du Parquet de l’anticorruption (DNA), est convoquée devant la justice roumaine.[3] Le 25 juillet 2019, le meurtre sordide d’une jeune fille suscite l’effroi et la colère du pays ; des milliers de manifestants réclament la démission du gouvernement jugé responsable de la corruption et de l’incompétence de la police dans cette affaire.

La corruption, un fait majeur de la vie politique

L’étude publiée en 2014 dans un Eurobaromètre spécial fait apparaître une corrélation entre la perception d’une corruption élevée et une entrée récente dans l’UE.
Trois dynamiques sont liées aux pays où la perception de la corruption est forte : l’adhésion récente à l’UE, la localisation à l’est de l’ancien « Rideau de fer », de grandes difficultés financières et économiques.
Les partis politiques, le Parlement et le pouvoir judiciaire sont perçus comme les plus corrompus, les ONG et l’armée au contraire comme les moins touchées.[4]
Le secteur public dans les pays bénéficiaires nets des fonds structurels européens est perçu comme plus corrompu que dans les pays contributeurs nets.
Scandales et affaires déstabilisent les régimes démocratiques depuis 1989, ce qui traduit un abaissement du seuil de tolérance face à la corruption. En Europe centrale et orientale, après la chute du mur en 1989, l’invention d’une vie politique démocratique et libérale place cette question au premier plan.
Dans ces pays, la corruption serait-elle un héritage du communisme dont on sait qu’elle constituait une composante de la vie sociale ? En Roumanie domine un récit selon lequel la corruption serait une pathologie culturelle héritée d’une longue histoire. Les valeurs et les pratiques de l’anticorruption viendraient d’ailleurs, c’est-à-dire de l’UE et d’autres institutions « occidentales ».
Ce thème de la corruption devient la source essentielle de clivage entre des partis que les idéologies ne distinguent guère.[5] La perception de la corruption par l’opinion publique est-elle fondée ?

Une longue marche à accomplir

L’ONG Transparency International, basée à Berlin, a créé en 1995 l’indice de perception de la corruption. Il permet de classer les pays en fonction du degré de corruption perçu dans les administrations publiques et dans la classe politique. Les notes vont de zéro (fortement corrompu) à 100 (très peu corrompu). L’indice prend en compte les résultats d’enquêtes et de sondages d’experts sur les abus de pouvoir dans un intérêt personnel et sur la fermeté des politiques de lutte contre la corruption.

L’UE et les pays d’Europe occidentale obtiennent la meilleure moyenne régionale dans le classement mondial ; la région la plus corrompue est l’Afrique subsaharienne. Mais il existe de fortes disparités au sein de l’UE. Les pays scandinaves sont les mieux classés ; les pays de l’Est ont encore un long chemin à parcourir en matière de lutte anticorruption ; la Bulgarie est l’Etat le moins bien classé (77e mondial), devant la Grèce, la Hongrie, la Roumanie, la Croatie, la Slovaquie. La Hongrie (64e) enregistre son classement le plus bas depuis la chute du communisme en 1989.[6]

Malgré l’augmentation du nombre des manifestations anticorruption, la mise en marche de la justice de ces pays contre le crime organisé se fait lentement : la  Roumanie devient un modèle en matière de résistance citoyenne à l’échelle européenne, avec une mobilisation citoyenne inédite, mais les pratiques mises en cause ne reculent pas. Klaus Iohannis (parti pro-européen de centre droit) a été porté à la présidence roumaine en 2014 grâce au fort soutien de l’électorat jeune. Iohannis n’appartient pas au monde des héritiers des nomenklaturistes : sa victoire traduit la mutation des mentalités de la génération des quadras. Mais en janvier 2018, Viorica Dancila, à la tête du nouveau gouvernement, a révoqué la procureure en chef anticorruption, Laura Codruța Kövesi.

Les dirigeants populistes d’Europe centrale bénéficient du soutien d’une majorité de la population. Le discours sur la protection des frontières et le rejet du multiculturalisme y reçoivent un écho favorable. La défense de l’identité culturelle de la nation trouve son prolongement dans la défense de la souveraineté des Etats face aux institutions de l’UE.

En Europe centrale, la volonté de construire et d’imposer une régulation en matière de corruption n’aboutit pas. La mobilisation de la société civile et les pressions qu’imposera l’UE sont indispensables pour parvenir à cet objectif et pour limiter la poussée des populismes à l’Est du continent. La désignation (probable) de Laura Codruța Kövesi à la tête du futur Parquet européen, en dépit de l’opposition des autorités roumaines, constituerait un geste fort de soutien de l’Union aux opinions publiques de l’Europe centrale.


[1] Le Monde 18/05/2019. A l’Est, les dirigeants eurosceptiques accusés de s’enrichir grâce aux fonds européens.

[2] Euractiv 05/06/2019

[3] Euractiv 15/02/2019

[4] Diploweb 04/02 2014. UE et corruption, les preuves.

[5] La vie des idées 09/05/2017. Des politiques blancs comme neige.

[6] Toute l’Europe. Démocratie et citoyenneté – indice de corruption.

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