Scrutins nationaux en Europe en 2020

Un an après les élections au Parlement européen de mai 2019 et en cette période troublée par la crise sanitaire, il nous a semblé utile de faire le point sur les élections nationales qui se sont déroulées dans différents pays de l’Union européenne depuis le début de cette année. Même s’ils ne concernent que quelques Etats, les résultats de ces scrutins peuvent nous apporter un éclairage sur les évolutions du paysage politique de l’Europe actuelle, et particulièrement sur les rapports de force engagés dans le domaine de la construction européenne. Notre analyse tiendra compte, bien sûr, des perturbations causées par l’apparition de l’épidémie de Covid dans le déroulement de plusieurs d’entre eux.

Les années précédentes avaient été marquées par des scrutins dont certains sont apparus comme des événements politiques majeurs : poussée de l’extrême droite en Finlande, en Allemagne et même en Espagne, malgré la reconduction dans ces pays des partis de gouvernement ; poussée sensible également des Verts, en Autriche d’abord avant celle constatée en France à l’occasion du second tour des élections municipales de cette année…

Au premier semestre de l’année 2020 plusieurs élections (nous ne retiendrons ici que celles qui ont un caractère national : élections législatives ou présidentielles) se sont déroulées dans quelques pays de l’Union européenne : en Irlande, en Slovaquie, en Croatie, et surtout, plus récemment, en Pologne dont nous observerons attentivement les résultats. D’autres scrutins se sont tenus également aux portes de l’Union. Nous les évoquerons.

Un relatif succès des partis au pouvoir : Croatie et Pologne.

Plusieurs des scrutins organisés ces derniers mois ont conduit à la reconduction des majorités sortantes.

Cela a été le cas de façon incontestable récemment en République de Croatie où les électeurs ont donné de nombreux sièges d’avance à l’Union démocratique (HDZ) du Premier ministre sortant Andrej Plenkovic lors des élections législatives du 5 juillet. Elections qui avaient été anticipées de six mois par le parti au pouvoir qui entendait ainsi – et il a réussi ! –  capitaliser sur la popularité dont avait joui le gouvernement pour sa gestion de la pandémie de coronavirus. L’opposition sociale-démocrate, arrivée en seconde position, n’a pas réussi à détrôner la coalition de droite, en partie à cause de la concurrence d’une alliance « gauche-verte » qui a séduit une partie de son électorat.

En Pologne, c’est l’élection du président de la République qui était organisée les 28 juin et 12 juillet derniers. Des élections initialement prévues en mai. La  crise de Coronavirus qui battait alors son plein, a contraint le gouvernement, à la suite de débats politiques et juridiques houleux et quelques jours seulement avant la date initialement prévue du 1er tour, à reporter l’élection de plusieurs semaines et à modifier le code électoral, avec notamment l’extension du droit de vote par correspondance, avec tous les risques de fraude inhérents à ce mode de scrutin.

Le président sortant, Andrzej Duda, du parti national-conservateur Droit et justice (PiS), candidat à sa réélection, a remporté d’une courte tête le deuxième tour de scrutin marqué également par une forte participation. Il a recueilli 51,22% des suffrages devant Rafal Trzaskowski (48,78% des voix), actuel maire de Varsovie, ancien ministre de l’Administration et du Numérique (2013-2014) et candidat de dernière minute de la Plateforme civique (PO). Une très courte victoire donc (par à peine 500.000 suffrages sur un total de 20 millions !) qui a immédiatement entraîné des contestations et de possibles recours auprès de la Commission électorale. Mais ces résultats accentuent à l’évidence la fracture politique de l’électorat polonais.

En effet, comme on l’a constaté ces dernières années dans d’autres pays européens et particulièrement lors du référendum britannique sur le Brexit, l’électorat polonais est plus que jamais divisé. Et il se trouve que les positionnements politiques vis-à-vis de l’Union européenne, sont ici, comme ailleurs, parmi les plus clivants. Si le sentiment « pro-européen » est globalement partagé par un électorat urbain, jeune et diplômé, plutôt implanté dans l’ouest industrialisé, les prises de position les plus souverainistes ont généralement plus de prises sur les populations rurales, vieillissantes et très influencées par une Eglise polonaise dont les valeurs conservatrices sont également celles brandies par les dirigeants du PiS. Dirigeants qui avaient pris, notons-le, au cours de la dernière période, un nombre important de mesures sociales clientélistes dont ont bénéficié en priorité les catégories populaires, les zones rurales et les plus âgés.

La réélection de Duda, apparaît donc, malgré sa relative étroitesse, comme une confirmation de la « révolution conservatrice » défendue par la droite polonaise et ne préfigure en rien une amélioration de la relation de l’Etat polonais avec l’Union européenne qui, au cours des dernières années, avait fortement contesté les réformes institutionnelles engagées par le pouvoir.

Une autre majorité a largement été plébiscitée : il s’agit de celle du président sortant, le nationaliste Aleksandar Vucic, en République de Serbie, un Etat qui aspire à rejoindre l’Union européenne. Sa victoire écrasante, le 21 juin dernier, est toutefois contestée par une opposition divisée qui avait préconisé le boycott d’élections, qui, selon elle, ne pouvaient se dérouler de façon satisfaisante au sortir de la période de confinement et qui dénonce une dérive de plus en plus autoritaire du parti au pouvoir.

Des majorités sortantes en difficulté : Irlande et Slovaquie.

Deux élections législatives avaient eu lieu en début d’année et donc avant le déclenchement de la crise sanitaire : la première en Irlande le 8 février, la seconde en Slovaquie le 29 du même mois.

Les particularités locales expliquent pour une grande part les résultats de ces deux scrutins : leur point commun, c’est la victoire au sortir des urnes de partis nouveaux ou qui, jusque-là, n’avaient jamais exercé le pouvoir.

C’est le cas en République d’Irlande, lors d’élections législatives anticipées suite à la dissolution prononcée par le précédent gouvernement dans le contexte du retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne. Elles se sont soldées par le succès étroit mais inattendu du Sinn Fein, le parti de la gauche radicale dirigé par Mary Lou McDonald, alors que le parti du premier ministre sortant Léo Varadkar (le Fine Gael) n’est arrivé qu’en troisième position malgré la mise en avant d’un bilan économique plutôt positif. La présidente du Sinn Fein a, de son côté, misé sur les problèmes sociaux et sociétaux plutôt que sur le thème habituel du parti qui est celui de la réunification. Elle est arrivée, ainsi, à mobiliser l’électorat jeune et urbain.

Ces élections « historiques » n’ont toutefois pas provoqué de bouleversement dans la gouvernance du pays. En effet, les deux partis de droite et de centre droit de la coalition sortante, le Fine Gael et le Fianna Fáil, arrivé deuxième, alliés aux Verts irlandais, ont conclu un accord de gouvernement excluant le Sinn Fein vainqueur. C’est ainsi que Micheal Martin, leader du Fianna Fáil, a succédé à Léo Varadkar.

Les résultats des élections législatives organisées en République de Slovaquie, ont, elles, généré un changement plus radical : c’est, en effet un parti nouveau, Le Parti des gens ordinaires et des personnalités indépendantes (OL’aNO), parti de droite dirigé par Igor Matovic, allié à Nouvelle majorité (Nova), qui s’est imposé de façon indiscutable face à Direction-Démocratie sociale (SMER-SD), le parti du Premier ministre sortant Peter Pellegrini, conduit par Robert Fico (25% des voix contre 18). Les nationo-populistes  de Nous sommes une famille (Sme Rodina) ont créé la surprise en prenant la troisième place du scrutin avec 8% des voix.

La défaite des sociaux-démocrates jusque-là au pouvoir s’explique en grande partie par le ressentiment de la population slovaque à l’égard de ses dirigeants deux ans après l’assassinat du journaliste Jan Kuciak qui enquêtait alors sur des soupçons de fraude aux subventions européennes organisées, selon ses dires, par la mafia italienne en Slovaquie avec l’aide de proches du gouvernement. Ce n’est donc pas par hasard que la lutte contre la corruption figurait en première place dans le programme du Parti des gens ordinaires

Faut-il tirer de ces différents résultats des conclusions définitives sur l’état de la démocratie et les rapports de force politiques dans les pays de l’Union européenne ? Probablement pas, même si les derniers scrutins que nous avons présentés confirment quelques tendances : la montée en puissance, toutefois contenue, des partis populistes et nationalistes, d’une part, et d’autre part, le recul des formations sociales- démocrates. Est-ce là une menace pour l’équilibre de l’Union européenne ? Pas dans l’immédiat semble-t-il, même si les forces de droite conservatrices, dont la droite polonaise est pour ainsi dire devenue une caricature, tirent leur épingle du jeu de ces scrutins. Ni la nouvelle coalition irlandaise, ni le parti vainqueur en Slovaquie, pas plus que la Pologne de Duda, ne remettent en cause leur appartenance à une Union avec les valeurs de laquelle cette dernière prend quelques libertés mais  dont elle sait recueillir les subsides.

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