L’Union européenne et la lutte contre la pauvreté

© European Union , 2026

Le 6 mai 2026, par la voix de Roxana Mîntzatu, Vice-présidente exécutive chargée des droits sociaux et compétences, emplois de qualité et état de préparation, la Commission européenne a dévoilé un plan de lutte contre la pauvreté[1].

Dans le contexte géopolitique et militaire actuel très troublé, l’annonce est passée quelque peu inaperçue. Pourtant le texte est d’importance et mérite analyse.

Il s’agit du tout premier plan de lutte contre la pauvreté de l’Union. Et pourtant la pauvreté est une préoccupation européenne déjà ancienne :

  • dans les décennies 1970 et 1980, les autorités européennes accumulent des données, élaborent des définitions à partir desquelles elles bâtissent des projets et programmes pilotes comme en 1987 le Programme d’aide aux plus démunis. Mais elles se heurtent aux réticences des Etats ;
  • à la fin des années 1990, le traité d’Amsterdam consacre l’éradication de l’exclusion sociale comme objectif de la politique sociale. Il en découle en 2000 la stratégie de Lisbonne qu’accompagne la mise en place d’un mécanisme de coopération entre les Etats : la méthode ouverte de coordination sociale ou MOC sociale[2] dont, à partir de 2005, l’un des volets concerne l’élimination de la pauvreté et de l’exclusion sociale. Cependant à l’issue de la décennie, le résultat n’est pas à la hauteur des attentes ;
  • en 2010, « Année européenne de la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale », dans le cadre de la stratégie Europe 2020, la Commission affiche une ambition nouvelle :  sortir de la pauvreté 20 millions d’Européens d’ici 2020. Pour y parvenir, elle lance une plateforme européenne contre la pauvreté et l’exclusion sociale et s’appuie sur le FEAD (Fonds européen d’aide aux plus démunis)[3] ainsi que sur la méthode ouverte de coordination (MOC sociale). Mais au terme de la mandature Juncker, en 2019, l’objet de réduction de la pauvreté n’est pas atteint et le “socle européen des droits sociaux” élaboré par la Commission en 2017, parce que non contraignant, ne dépasse pas la déclaration solennelle.

Lors de son entrée en fonction, la nouvelle présidente de la Commission avance six grandes orientations parmi lesquelles « Une économie au service des personnes ». Ursula von der Leyen s’engage à mettre en œuvre le socle européen des droits sociaux et à lutter contre la pauvreté des enfants. Le plan d’action qu’elle propose en mars 2021 est adopté par les Etats membres au sommet de Porto deux mois plus tard. S’agissant de la lutte contre la pauvreté, l’objectif fixé est de réduire d’au moins 15 millions le nombre de personnes vivant dans la pauvreté dont au moins 5 millions d’enfants d’ici à 2030. Pour y parvenir, le programme « Soutien européen à l’aide alimentaire (SEEA) » financé par le FSE+ voit le jour en 2022.

Pourtant, en 2024, au terme d’une mandature marquée par la crise du Covid et ses effets économiques et sociaux et par la guerre en Ukraine, le bilan de la Commission von der Leyen I en matière de lutte contre la pauvreté est plutôt décevant : 16,2 % des Européens se trouvent en-dessous du seuil de pauvreté, à peine moins que dix ans plus tôt (17,3 % en 2014). Les femmes et les jeunes sont les premières victimes de la pauvreté : dans l’UE, en moyenne près d’une femme sur cinq et près d’un enfant sur quatre sont touchés.

Les disparités entre Etats membres sont fortes : plus de 21 % de la population sous le seuil de pauvreté en Bulgarie, Lettonie, Lituanie, mais moins de 12 % en République tchèque (9,5 %), en Belgique (11,5 %), au Danemark (11,6 %).

Au mitan de la décennie 2020, la pauvreté dans l’UE paraît irréductible. Dans les orientations et priorités de la commission von der Leyen, elle est même reléguée au profit de la compétitivité.

Pourtant, un an plus tard, en septembre 2025, dans son discours sur l’état de l’Union, Ursula von der Leyen II annonce une “stratégie européenne de lutte contre la pauvreté”, avec comme objectif l’éradication de la pauvreté à l’horizon 2050.

En février 2026, le Parlement européen adopte une résolution appelant la Commission et le Conseil à définir « une nouvelle stratégie de l’Union pour lutter contre la pauvreté », avec comme objectif d’éradiquer la pauvreté « d’ici à 2035 au plus tard ».

Le 6 mai 2026, Roxana Mînzatu et la Commission, au constat qu’ »il y a une urgence économique et sociale« , dévoilent le premier plan de lutte globale de l’Union intitulée : « Stratégie de lutte contre la pauvreté de l’Union européenne : lutte et prévention de la pauvreté depuis l’enfance et la vieillesse ».

La stratégie comporte trois piliers : le cycle de la pauvreté infantile, le logement et l’emploi.

  • le premier pilier vise à « briser le cycle de la pauvreté dès l’enfance ». La Commission propose de renforcer la Garantie européenne pour l’enfance, qui permet de soutenir les enfants en précarité par l’accès gratuit à des soins de santé et à des repas scolaires, à des structures d’éducation et d’accueil mais aussi de faciliter « l’accès des enfants à des programmes de mentorat et aux soins de santé mentale ». Pour faciliter ce soutien, Bruxelles prévoit notamment de tester une carte de garantie européenne pour l’enfance afin d’harmoniser l’accès aux services entre les États membres ;
  • le deuxième pilier consiste à « développer le logement social abordable » et à lutter contre le sans abrisme[4]. La Commission recommande des solutions de long terme et une prévention concrète par des systèmes d’alerte précoce, des aides d’urgence au logement locatif, des conseils en matière d’endettement, des médiations pour prévenir les expulsions ;
  • le troisième pilier a trait à l’emploi dont il convient de favoriser l’accès car il représente « la manière la plus puissante de sortir de la pauvreté ». Encore fait-il que cet emploi soit de qualité, d’où la nécessité d’accompagner les personnes, notamment les plus éloignées du marché du travail.

De façon complémentaire, le plan associe le volet majeur du handicap, qui touche environ 90 millions d’Européens. Selon les estimations, une personne handicapée sur trois est menacée de pauvreté, et le taux d’emploi plafonne à 55 %. La Commission propose de généraliser la carte européenne du handicap et d’investir dans des technologies d’assistance basées sur l’intelligence artificielle au service d’une vie autonome.

Pour financer ce plan, l’UE s’appuie sur le Fonds social européen plus (FSE+) et entend lancer fin 2026, « une nouvelle coalition contre la pauvreté qui vise à rassembler des entreprises et des organisations philanthropiques autour d’engagements concrets ». Y seront associées la Banque européenne d’investissement (BEI) et la Banque de développement du Conseil de l’Europe.

Subsiste une interrogation : comment les Etats, compétents en matière sociale, s’empareront-ils de cette première stratégie européenne de lutte contre la pauvreté ?


[1] La pauvreté s’appréhende au travers du seuil de pauvreté qui correspond à 60 % du revenu médian national après transferts sociaux. Ce seuil varie d’un pays à l’autre : en 2024, il est inférieur à 500 euros mensuels en Bulgarie et supérieur à 1 000 euros en Belgique.

[2] La MOC organise la coopération des Etats par un mécanisme constitué de la définition d’objectifs généraux communs, de l’établissement d’indicateurs communs repris en plans nationaux et de la mise en place d’un suivi sur l’avancement des stratégies nationales avec comparaison des performances des pays. Son objectif est de permettre un rapprochement des politiques nationales dans des domaines qui relèvent de la compétence des Etats.

[3] Créé en 2014, le FEAD soutient les actions menées par les Etats membres pour apporter une aide alimentaire et/ou une assistance matérielle de base aux plus démunis. Lors de la programmation du cadre financier pluriannuel 2021-2027, il a été intégré dans le FSE+.

[4] En 2024, l’Union compte près d’1 million de sans-abri.