
© Conseil européen, juin 2026
En septembre 2026, les résultats des élections régionales allemandes dans trois länder ont provoqué stupeur et interrogation dans le pays et dans l’Union. Car en Allemagne, le scrutin régional, en même temps qu’il révèle tel un sismographe, annonce tel un baromètre.
En Allemagne, les citoyens élisent, outre le Parlement national (Bundestag), le Parlement de la région de résidence (landtag). Scrutin à forts enjeux locaux, l’élection régionale, si elle ne retient guère l’attention des observateurs étrangers, est suivie de très près par la presse nationale. C’est qu’elle est une composante forte de la démocratie fédérale allemande.
République fédérale, en effet, l’Allemagne est composée de 16 länder (Etats) dont 3 sont des villes-Etats (Berlin, Hambourg et Brême). Chaque land possède une constitution, un gouvernement et un parlement (landtag).
Tous les 5 ans, à l’exception de la ville-Etat de Brême (4 ans), les électeurs renouvellent leur parlement régional, selon un calendrier propre à chaque région. Le nouveau Parlement élit le chef du gouvernement du land, le ministre-président[1].
Les länder sont représentés à Berlin au sein du Bundesrat ou Conseil fédéral, un organe permanent, composé de 69 membres désignés par les Etats. Le nombre attribué à chaque Etat de 3 à 6, varie en fonction de l’importance de sa population[2].
Si la Fédération (le Bund) possède une compétence exclusive sur la politique étrangère, la défense, la justice, la politique monétaire, la fiscalité ou le droit du travail, les länder sont autonomes dans de nombreux domaines tels que la police, l’éducation et l’université, les aides sociales, l’environnement, les affaires religieuses ou encore la définition de la politique culturelle. Il est des domaines de compétences partagées : ainsi en matière d’affaires européennes, la Loi fondamentale stipule que les Länder « concourent aux affaires de l’Union européenne » et ils ont capacité à défendre leurs intérêts par l’intermédiaire de leur bureau de représentation à Bruxelles.
L’élection régionale qui fonde un des deux piliers de la représentation parlementaire allemande se trouve au cœur du fédéralisme allemand. Rien d’étonnant à ce que sa dimension locale soit extrapolée par les acteurs nationaux comme on a pu le voir en 2026.
Durant l’année 2026, cinq scrutins régionaux ont eu lieu en Allemagne. Deux en mars, dans le Bade-Wurtemberg et en Rhénanie-Palatinat, les trois autres en septembre en Saxe-Anhalt, dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et à Berlin.
Si les scrutins du printemps ont enregistré une évolution des rapports de force, la gouvernance des deux länder est restée l’apanage des trois partis « gouvernementaux »[3] : CDU (conservateurs), sociaux-démocrates (SPD) et Verts (Die Grünen). Dans le Bade-Wurtemberg les électeurs ont confirmé de justesse la première place des Verts devant la CDU permettant la reconduction de la coalition sortante de ces deux mêmes formations. En Rhénanie-Palatinat, la CDU a relégué nettement le SPD à la deuxième place, les deux forces n’en constituant pas moins une coalition sous-direction CDU.
Dans les deux Etats, sont privés de responsabilités gouvernementales, les deux extrêmes, la gauche radicale, Die Linke (La Gauche) sans représentant dans les deux parlements régionaux et l’extrême droite, l’AfD (Alternative pour l’Allemagne) malgré un quasi doublement des suffrages à 19 % dans le Bade-Wurtemberg et 20 % en Rhénanie-Palatinat. Cette progression spectaculaire, minorée par la presse étrangère, a généré en Allemagne une interrogation inquiète pour les élections de l’automne.
Le 6 septembre s’est déroulé le scrutin en Saxe-Anhalt, « petit » Etat de l’ancienne RDA, peuplé d’un peu plus de 2 millions d’habitants sur 20 000 km². Au fil de l’été et des sondages, l’élection a pris valeur de test et acquis une dimension nationale. Lorsque le résultat tombe, c’est la sidération en Allemagne et dans les autres pays de l’Union : l’Afd avec 43 % des suffrages double ses voix et écrase les autres partis en lice. Pour la première fois depuis 1945, avec l’appoint de 5 élus d’une petite formation populiste d’extrême-gauche (le BSW), l’AfD, une « organisation extrémiste de droite avérée »[4] peut prétendre gouverner un land.
Deux semaines plus tard, le scrutin dans le Mecklembourg confirme le succès de l’AfD en Saxe. Mais à un degré moindre. Certes, le parti fait plus que doubler ses voix (38,2 %) mais il ne peut espérer gouverner le land face à une coalition de partis hostiles : SPD (35,5 %), Verts (5,7 %) et Die Linke 6,5 %). Le coup de tonnerre de ce scrutin est l’élimination de la CDU du parlement régional avec 4,9 % des voix.
Le même jour, à Berlin, dirigé depuis 2023 par la CDU, la poussée de l’AfD est certes plus limitée mais cependant notable. La surprise tient au score de la gauche radicale qui arrive en tête en doublant ses voix (25,7 % contre 12,2) ce qui lui permet d’espérer gouverner en coalition avec les Verts (14,3 %) et le SPD (12,1 %). La CDU pourtant au pouvoir connaît un recul spectaculaire passant de 28,3 à 18,8 % ce qui l’écarte probablement du gouvernement du land.
Bien qu’annoncées dans les sondages, les victoires de l’AfD en Saxe et dans le Mecklembourg provoquent une sidération dans la presse et l’opinion allemandes : « l’horreur » et « le choc » (Die Zeit). Pourtant, en 2024, l’extrême droite l’avait déjà emporté en Thuringe mais loin de la majorité et ostracisée, elle ne pouvait revendiquer le pouvoir. En 2026, le plafond de verre est en passe de se briser et selon le Spiegel : « la fin de la démocratie libérale en République fédérale devient envisageable ».
A Bruxelles comme dans d’autres pays, l’étonnement fait place à l’inquiétude quant aux effets possibles de ce « séisme » sur l’avenir de l’Union européenne.
Sans surprise, le « triomphe » de l’AfD, mis en boucle et amplifié par les réseaux sociaux est salué par les partis d’extrême droite européens et reçu comme un formidable encouragement : ainsi le dirigeant de Vox en Espagne, qualifie-t-il le résultat de « grande espérance pour l’Allemagne et pour l’Europe« .
Les dirigeants de ces forces attribuent ces succès à leur opposition à l’Union européenne : rejet du souverainisme européen, hostilité à tout projet d’armée européenne, refus du soutien à l’Ukraine et normalisation des relations avec la Russie. Et il n’est pas certain que la déclaration du premier ministre polonais D.Tusk : « en Pologne, seuls les idiots ou les traîtres peuvent se réjouir du triomphe de l’AfD en Allemagne » » permette de dégonfler cet antieuropéisme débridé !
Autre effet, une interrogation sur la gouvernabilité de l’Allemagne. Le pays, affaibli économiquement, l’est aussi aujourd’hui politiquement. Outre la fragmentation politique de l’espace national, le recul des partis de gouvernement et la contestation de l’exécutif sur fond d’impopularité des chanceliers Scholz puis Merz inquiètent. La crainte exprimée dans plusieurs capitales européennes dont Paris, c’est qu’une inflexion nationale de la politique allemande au détriment de l’engagement européen du pays mette en panne le projet européen. Le raidissement allemand dans les discussions en cours sur le Cadre Financier Pluriannuel (CFP) 2028-2034 semble déjà en témoigner.
Les élections régionales de 2026 en Allemagne, notamment celles de l’automne et singulièrement celle du 6 septembre, ont propulsé l’extrême droite allemande à un niveau inédit lui permettant d’espérer gouverner un des 16 länder. « Séisme » « désastre » en Allemagne ? Ce résultat pour inquiétant qu’il soit, ne renverse pas (encore !) la table européenne. Il constitue cependant, un avertissement que les responsables gouvernementaux allemands auraient tout intérêt à entendre avant les scrutins régionaux à venir.
[1] A l’exception des 3 villes-Etats avec pour Berlin le titre de bourgmestre-gouverneur.
[2] 3 pour moins de 2 millions d’habitants, 4 pour plus de 2 millions d’habitants, 5 pour plus de 6 millions, et 6 pour plus de 7 millions.
[3] . Les libéraux du FDP, n’ayant pas recueilli 5 % des suffrages ne sont plus représentés dans les 2 länder.
[4] L’AfD a été officiellement classée ainsi le 2 mai 2025 par l’Office fédéral de protection de la Constitution.