La présidence allemande de l’Union européenne

© EU2020DE – Flikr

« La présidence de l’Union européenne ne sert plus à rien politiquement. C’est une présidence de séance ». (A. Lamassoure, ex eurodéputé français). Mais c’est différent quand l’Allemagne exerce cette présidence, au deuxième semestre 2020 et qu’elle a dû revoir totalement ses priorités à cause de la pandémie, avec pour programme « Tous ensemble pour relancer l’Europe ».

Le programme est très ambitieux.

Relever l’Europe de l’intérieur :

  • en apportant une réponse commune à la pandémie de Covid 19 et en tirant pour l’Union européenne (UE) les bonnes leçons de la crise, avec pour pièce essentielle l’établissement du « fonds de restructuration » (750 Mds d’ €). Le budget de l’UE (2021-2027) doit contribuer également au redémarrage de l’économie ;
  • en liant la relance à la transformation écologique de l’économie pour « une Europe durable », avec un accord contraignant portant sur les émissions de CO2 à partir de 2030. Une politique climatique, environnementale et de protection de la biodiversité audacieuse est une des priorités de la présidence allemande, rejoignant celles du « New Green Deal » formulé par la Commission ;
  • en renforçant la dimension sociale et la cohésion sociale, piliers porteurs d’une « Europe juste », avec une plus grande cohérence interne entre Etats membres ;
  • en développant la souveraineté numérique de l’UE, pour conserver à l’avenir une capacité d’action autonome pour « une Europe plus forte et plus innovante ». L’Allemagne rejoint ainsi le camp de ceux qui, comme la France, ont toujours défendu l’idée de protection de secteurs stratégiques. L’autonomie technologique est d’une importance décisive pour garantir l’indépendance et la souveraineté.

Renforcer l’Europe à l’extérieur :  

« Une Europe capable d’agir pour un ordre international partenarial et fondé sur des règles » pour jouer un rôle de pôle de stabilité dans le monde.

Le premier défi consiste à mener à terme les discussions sur la relation future avec le Royaume-Uni et éviter le no deal. Pour Angela Merkel, il faut se défaire de l’idée que c’est l’UE qui définit ce que le Royaume-Uni devrait vouloir ; le Royaume-Uni définit ce qu’il veut, l’UE apporte la réponse appropriée.

L’adoption d’une position européenne commune vis-à-vis de la Chine est difficile (problèmes des droits de l’homme, de l’Etat de droit, de Hong Kong), mais la Chancelière allemande est déterminée à faire progresser les relations avec le géant asiatique et, à cette fin, à programmer le sommet UE-Chine reporté de mi-septembre à la fin de l’année.

S’agissant des relations avec l’Afrique, un sommet Union africaine/UE est prévu en octobre.

La réforme du règlement de Dublin sur les migrations, question politiquement sensible en Europe (avec le rôle de l’extrême droite en Allemagne) est aussi envisagée.

La méthode s’adapte au contexte.

Depuis deux ans, le gouvernement allemand a entrepris la préparation de cette présidence, en coopération avec le Portugal et la Slovénie, les deux autres membres du trio. La pandémie de coronavirus a remis en question ces préparatifs, avec un double constat :

  • la rapidité du retour des réflexes nationalistes et des réponses nationales ;
  • la dépendance asymétrique des Etats européens par rapport aux pays extérieurs.

D’où le risque d’un éclatement de l’Europe, manifeste lors du sommet du 26 mars.

Trop petite pour dominer dans un rapport de forces, assez grande pour peser dans une coalition, l’Allemagne s’oriente vers une approche multilatérale des relations internationales. Dans une UE devenue plus complexe (difficulté d’intégrer les nouveaux Etats membres d’Europe centrale, clivages entre pays du Nord et du Sud), l’entente franco-allemande ne suffit plus pour imposer une décision en Europe, mais reste le moteur indispensable pour avancer, en associant les autres Etats membres dans l’élaboration des compromis.

La solidarité, à l’origine du changement d’attitude de l’Allemagne ?

« Il est dans l’intérêt de l’Allemagne que l’UE ne s’effondre pas » (A. Merkel ; le Monde 28/06/2020).

Ce qui est bon pour l’Europe est bon pour l’Allemagne. Or la situation précaire du continent fait peser sur le pays des incertitudes sur son avenir politique et économique. A. Merkel tire les leçons du passé, avec un programme visant à corriger les erreurs commises en 2010-2012 (refus d’un acte de solidarité européen) et en 2015 (action nationale dans la question des réfugiés).

La Chancelière, en fin de carrière politique, peut s’affranchir d’un certain nombre de prévenances à l’égard du public ; de plus, à la différence d’autres responsables européens, elle est en position de force dans les sondages et peut prendre des initiatives face au risque d’éclatement de l’UE. En juin 2020, 63 % des électeurs allemands se déclarent favorables à l’idée de solidarité européenne. Les Allemands, beaucoup moins sceptiques qu’auparavant à l’idée d’un changement de politique européenne de leur pays, se disent prêts à accepter une politique européenne plus active et une communautarisation des dettes européennes.

Alors, la présidence allemande de l’UE, « une présidence de séance » ? En tout cas, ce programme dessine une Europe plus fédérale et plus solidaire. La Chancelière allemande est désireuse de soigner sa sortie européenne et de défendre les intérêts de son pays. Les Conservateurs allemands (W. Schaüble) plaident pour une réforme urgente de l’UE. Le changement de cap de la politique européenne de l’Allemagne est aussi un geste de politique intérieure à resituer dans les préliminaires de la campagne électorale de 2021.


Sources :

Répondre