Edgar MORIN (1921-2026), penseur de l’Europe

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Le 29 mai dernier s’éteignait, dans sa cent-cinquième année, le philosophe et sociologue Edgar MORIN. Cet article reviendra sur la très longue vie et la très longue carrière de cet intellectuel d’origine juive (il était né Edgar Nahoum) aux multiples compétences et intérêts.

Le destin a voulu que disparaissent en cette année 2026, et à un âge avancé, deux figures marquantes de la pensée européenne, l’Allemand Jürgen Habermas et le Français Edgar Morin. L’essentiel de l’existence du premier se confond avec son engagement européen. Pour le second, celui-ci, néanmoins réel, n’est qu’un des aspects d’une vie intellectuelle et militante foisonnante, même si le devenir de notre continent a tenu jusqu’à la fin de sa vie une place importante dans sa pensée[1]. C’est cette pensée européenne d’Edgar Morin que nous nous efforcerons de visiter ici.

« Longtemps je fus « anti-européen ». C’est ainsi en effet que s’ouvre Penser l’Europe [2], un essai qu’il publie en 1987, dans une formule qui n’est pas sans rappeler la première phrase de l’immense A la recherche du temps perdu, d’un Marcel Proust auquel il portait une grande admiration.  C’est un peu, en effet, « à la recherche » de cette Europe dont il a vécu, dès les années 50, la cristallisation institutionnelle, dans la création de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) puis de la CEE (Communauté économique européenne), avant le traité de Maastricht et l’Union européenne actuelle, que l’on peut comparer ici la pensée européenne d’Edgar Morin.

Il n’est, néanmoins, que rarement question dans cet ouvrage de la construction européenne telle que la vivait alors Edgar Morin à travers l’expérience de la CEE. Penser l’Europe est une réflexion de fond sur le destin de l’Europe culturelle et politique tout au long de l’histoire. Une Europe « qui ne va pas de soi » comme l’on pourrait dire, puisque rien ne la prédestinait à devenir une entité cohérente, encore moins une puissance : sa géographie, avec une frontière bien délimitée à l’ouest et au sud mais très incertaine à l’est, n’en fait pas à proprement parler un « continent ». C’est l’histoire qui l’a constituée mais dans le chaos et sans principe fondateur original. Edgar Morin la présente comme une « notion incertaine naissant du tohu-bohu, aux frontières vagues, à géométrie variable, subissant des glissements, ruptures, métamorphoses […} mais qui se définit par ce qui l’organise et produit son originalité ». Une réflexion fondée sur le paradoxe, notion chère à ce concepteur de la « pensée complexe », dans son caractère « dialogique » qui assemble et rend complémentaires, comme dans un oxymore, les aspects antagonistes d’une réalité. En l’occurrence, la réalité historique et européenne qui a fait que ce continent a été celui du christianisme et de l’humanisme mais aussi celui de la barbarie, depuis la traite des esclaves jusqu’à la colonisation et aux camps de la mort. C’est ainsi que le premier « vouloir-être européen » est né au lendemain de la deuxième Guerre mondiale et des horreurs qui lui sont associées. Une réalité culturelle complexe également puisque, pour Edgar Morin, la diversité inhérente à l’éclatement de l’Europe en une multitude d’Etats-nations, « constitue son patrimoine » et définit son identité.

Militant communiste dans les années 40, Edgar Morin quitte le parti dès 1949 mais reste encore sensible à la critique du néo-impérialisme américain et de l’atlantisme belliciste formulée par le communisme à l’égard du projet européen à venir. Il révèle lui-même que, malgré son exclusion, il gardait espoir dans le grand frère soviétique au nom d’un internationalisme porteur de valeurs humanistes universelles, avant de reconnaître que l’URSS était « la plus grande menace qui puisse exister pour l’Europe ». L’essai Penser l’Europe, rédigé avant la chute du mur en 1989, reste imprégné de cette menace même s’il perçoit déjà les prémices de l’effondrement du communisme.

Il faut attendre les années 70, et en particulier le choc pétrolier de 1973 qui a mis en évidence que la puissante Europe n’était devenue qu’une « chère vieille chose », pour que l’anti-européen des années 50 et 60 « se convertisse » à l’Europe. Cette fragilité nouvelle lui a en effet fait admettre la nécessité d’un destin commun européen conçu comme le plus solide ciment de l’unité européenne et d’une identité définie comme pluraliste. Il voit dans la réunification allemande en 1990 une première étape vers l’intégration des pays anciennement sous le joug soviétique dans ce qu’il désigne alors comme une « Europe confédérée » (il la souhaite même « fédérative »). Intégration que réalisera dans la décennie suivante le « grand élargissement » de 2004.

Cette réflexion, Edgar Morin la prolongera en 2005 dans Culture et Barbarie européennes[3] et, en 2014, en collaboration avec le sénateur italien Mauro Ceruti, dans Notre Europe décomposition ou métamorphose ? [4]. Dans ces différents ouvrages, Edgar Morin, ne se présente pas comme commentateur politique de la construction européenne, mais véritablement comme penseur de l’Europe. Une Europe qu’il souhaite « méta-nationale », une communauté politique intégrée qui travaille à construire un nouvel humanisme riche de sa diversité. Et la « métamorphose de l’Europe » ne pourra passer selon lui que par l’éducation et la pédagogie.

Ce sont pourtant de nombreux engagements au service de la construction européenne qui seront ceux d’Edgar Morin à partir des années 90 et notamment du Traité de Maastricht (1992) pour lequel il s’était engagé, même si, par la suite, il souhaitait, avec les membres du collectif Europe 99, projet de civilisation qu’il a dirigé, et des CIC (Conférences intercitoyennes européennes) une révision des traités pour rendre la pratique institutionnelle plus démocratique. Il fut, à l’époque, membre de l’Académie européenne de la fondation ibéro-américaine Yuste où il a occupé le siège de Jean Monnet. En 2005 il soutiendra le OUI au référendum sur le projet de constitution européenne qu’une majorité de Français rejettera.

En 2013, son engagement en faveur de la protection de l’environnement le pousse à plébisciter l’initiative citoyenne européenne (ICE) qui, depuis le Traité de Lisbonne (2007) ouvre un droit à l’initiative politique à condition qu’elle rassemble au moins un million de citoyens de l’Union européenne, venant d’au moins sept pays membres.

Ces engagements militants ne font pas pour autant d’Edgar Morin un europhile béat. C’est au nom d’un esprit critique revendiqué dans toute son œuvre que cet intellectuel de gauche a fait état, il y a quelques années, de ses « déconvenues ». Celles-ci portent d’une part sur l’insuffisance de la politique européenne, minée par les égoïsmes nationaux, trop réduite à une gestion prioritairement économique et aujourd’hui menacée par une extrême-droite qui combat son idéal de solidarité, notamment en faveur des réfugiés. Il estime d’autre part que les institutions européennes sont « de plus en plus régies de façon technocratique, c’est-à-dire selon des calculs abstraits, et […] de plus en plus soumises à de grands pouvoirs financiers ».

Ces critiques, formulées à un moment où le monde doit faire face à de terribles incertitudes géopolitiques et à la montée des régimes autoritaires, ne remettent pourtant pas en cause son idéal d’une Europe « oasis de liberté, de vie saine écologisée, de culture, dans un monde livré aux anciennes et nouvelles barbaries » [5], mais témoignent à l’évidence du regard pessimiste d’un vieil homme sur une Europe qu’il conçoit comme l’ultime refuge des valeurs humanistes.


[1] Pour une mise en regard de Jürgen Habermas et d’Edgar Morin, se reporter à l’article que leur a consacré en juin dernier Javier Garcia sur le site de Sauvons l’Europe (https://www.sauvonsleurope.eu/apres-edgar-morin-et-jurgen-habermas-leurope-ne-peut-plus-penser-le-monde-en-morceaux/).

[2] Penser l’Europe, Editions Gallimard, 1987 et 90. Folio actuel, 2022, avec nouvelle préface.

[3] Editions Bayard.

[4] Editions Fayard.

[5] Préface de la réédition de Penser l’Europe en 2022.